Le billet de Noura : Pour un état d’esprit Résistant (par Noura Mebtouche)

938790_10208737231765360_1932843703_oPhoto de M. Trombone

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Dévoilé au public le 17 février, l’avant-projet de loi sur la réforme du travail, texte d’inspiration sociale-libérale et qui faisait la part belle aux accords d’entreprise, a suscité une forte opposition parmi les syndicats et les organisations jeunesse, mais aussi au sein de la majorité. 

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Le projet de loi sur la réforme du Travail, porté par la ministre Myriam El Khomri est censé améliorer la compétitivité des entreprises et favoriser l’emploi dans un contexte de chômage de masse. Ce sera l’une des dernières réformes du quinquennat Hollande.

Face à la forte opposition des syndicats et des jeunes, Manuel Valls, premier ministre, s’est donné quinze jours pour consulter les partenaires sociaux, députés et sénateurs PS et « retravailler » le texte avant la présentation aux parlementaires. La nouvelle version disponible le 14 mars 2016, a ramené le calme chez les syndicats réformistes et au sein de la majorité parlementaire. Toujours contestée dans la rue par les lycéens et étudiants et par les syndicats.

Mais les lycéens et étudiants et les syndicats  CGT, FO, FSU et Solidaires continuent à contester le projet de loi. Ce dernier devrait être adopté définitivement avant la fin de la session parlementaire en juillet. En apparence, le texte semble apporter aux travailleurs une sécurité (qui manque par ailleurs), mais ce n’est qu’une apparence.

Le texte donne un contenu au compte personnel d’activité. Ce dispositif, qui intègre le compte personnel de formation et le compte pénibilité, permettra à tous les actifs, quel que soit leur statut, de conserver leurs droits sociaux (formation, pénibilité, compte épargne temps),  tout au long de leur vie professionnelle.

Le CPA est considéré par le gouvernement comme un véritable « capital du salarié », il est qualifié de « capital social ». Une affirmation très ironique qui semble pointer du doigt le décalage entre le capital des entreprises, celles qui embauchent, duquel découlerait un autre capital, celui des salariés dépendants de cette même entreprise. 

On semble nous dire « vous avez votre capital à vous, vous les êtres humains, nous les entreprises, nous avons notre capital financier. » .

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Du capital

 

C’est oublier que ce dernier est puissant et permet de maîtriser des vies. C’est oublier aussi que la notion de capital travaillée par Pierre Bourdieu, sociologue est une notion qui se décline en plusieurs aspects : capital culturel, économique, relationnel. Nous rajouterons : capital humain, social, relationnel, biologique et qu’un individu normalement constitué organise sa vie en fonction d’un partage équitable et raisonnable entre tous ces aspects, sans que nul, même une personne morale n’ait le droit de s’accaparer la quasi intégralité d’une de ses formes fusse du capital économique et financier. Et cela est valable pour tous les individus nés et évoluant dans tous les territoires de la planète. C’est pour cela que nous chantons encore l’Internationale dans les manifestations.

Double ironie du sort : non seulement on réaffirme aux yeux des travailleurs qu’au lieu de pouvoir se saisir des parts sociales de leurs entreprises afin de mener leur activité sur la base d’un partage de la valeur ajoutée équitable, chose qui devrait découler de source sil l’on en croit le mouvement naturel que prend l’histoire qui va vers la coopérative, mais en plus on leur octroie dédaigneusement et du bout du doigt un nouveau capital qui serait un capital « social » au rabais, à l’envers, constitué non pas des droits pour lesquels les travailleurs ont lutté au fil des siècles, mais de morceaux épars de petits octrois qui, mis bout à bout, donnent au patronat les conditions nécessaires au débordement sur le temps privé des individus (on parle ici de « temps de vie » comme si ce dernier appartenait à l’État lui même au service des patrons, mais aussi celui d’user à leur guise des corps et fonctions organiques et cérébrales de ces derniers, pourvu que les efforts réalisés soient inscrits dans le compte pénibilité (tant pis si à terme, les salariés sont usés ou en mauvaise santé).

On cherche donc, sous couvert de protection à s’approprier notre sang, notre chair, nos intellect et notre cerveau.

Le pire, dans tout cela, c’est que tout le capital social en matière de droits, découle dès lors, non plus de l’État alors qu’il est inscrit constitutionnellement, que ce dernier en est le seul garant, mais encore une fois des entreprises, ou encore,de référendums dont on ne sait pas s’ils seront votés par des personnes intègres ou en pleine conscience de leurs actes et de leurs décisions, qui vont pouvoir allègrement court-circuiter le rôle des syndicats dans la négociation (perte de temps), mais davantage encore, dans le regroupement et la réflexion collective.

On ne s’étonnera pas alors, que lors des manifestations anti loi travail, qui monopolisent certes, un grand nombre de personnes dans chaque ville de France mais pas assez, soient parfois le théâtre d’agissements ou de discorde apparentes qui font que parfois les cortèges se divisent après n’avoir laissé que peu de traces dans les mémoires collectives, pour aller finir chacun dans un coin de la ville

Ni que lors des « Nuits debout » on retrouve encore et toujours ces même acteurs qui lors des manifestations et actions d’Indignés en 2011 se sont dispersés un peu partout après avoir donné pendant quelques mois, l’illusion que la grande agora politique de nouveaux jours plus éclairés, sous l’auspice d’une vision continue de la Révolution.

A ce sujet, on regardera avec plaisir le film de Yannick Youlountas, « je luttes donc je suis », diffusé ce 9 avril 2016 sur écran géant à la « Nuit debout » de Marseille, en se disant que décidément, les leçons que nous avons apprises lors d’une révolte de la  Commune passablement écartée de notre histoire officielle, sont toujours valables : rien ne vaut l’action concrète qui consiste à faire manger et dormir, le maximum de personnes.

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C’est ce que nous disait Louise Michel, morte toute seule à Marseille et qui y a sa plaque. Chez elle, pas d’expropriation, un profond respect de chacun, et de ses émotions et affects à commencer par ses objets personnels.

Une façon de concevoir la révolution sans la violence pour cette femme érudite, soucieuse du bien-être des autres, dont il faut lire les mémoires et les textes comme élément de notre patrimoine.

Et puis, la même façon de respecter le travail à lire dans ces quelques lignes issues de l’ouvrage « prise de possession », Editions Jean-Paul Rocher 1999. « Il est probable que dans l’enfance de l’humanité, les premiers qui entourèrent un coin de terre cultivé par eux mêmes, ne le firent que pour mettre à l’abri leur travail comme on range ses outils; il y avait alors place pour tous, dans l’ignorance de tout, et la simplicité des besoins. Aujourd’hui, ce n’est pas son travail qu’on entoure de barrières mais le travail des autres; ce n’est pas ce qu’on sème, mais ce que les autres ont semé depuis des milliers d’années qui sert à vivre somptueusement en ne faisant rien. ».

Donc au nom de ce qui est subtilement évoqué ici, il faut lutter, et continuer l’insurrection sans discontinuer, même après le retrait de la loi Travail, si il y a lieu.

Et là, on cite, l’extrait des écrits d’une autre femme, héroïne d’une autre révolution plus subtile, dans le silence et la clandestinité, Lucie Aubrac (« La Résistance expliquée à mes petits-enfants », Seuil, janvier 2000).  

Elle y répond à sa petite fille : « Pour y entrer (dans la Résistance), il faut que la Résistance existe sous une forme organisée. Ce n’est pas une sorte d’association avec des statuts, des cotisations, des cartes et une adresse connue. D’abord , tu dois comprendre que le verbe « résister » existe depuis que les êtres humains sont capables de réfléchir. Comme nous le montre l’histoire de l’humanité, il y a bien des façons de résister. Cela peut être la défense de sa maison, de sa famille, de sa terre, de son pays. Cela peut être aussi le refus d’être soumis à plus fort que soi et ça peut être la décision de s’opposer à  une injustice qui vise une personne ou une catégorie d’êtres humains quelque part dans le monde ».

C’est le moment de redevenir des communards et, à échelle locale, s’organiser dans un esprit Résistant, pour ne pas laisser passer certaines mesures qui déjà, avec la crise des Goodyear qui montre la volonté explicite de ne plus laisser les salariés se défendre en criminalisant le droit de gréve et d’expression syndicale. (huit salariés qui baient début 2014 séquestré deux cadres de leur entreprise lors d’un conflit de nature syndicale ont récemment été condamnés à de la prison ferme).

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Noura Mebtouche

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