Société : Une mauvaise passe. J’ai 20 ans dans l’ère du vide (par James Nettoyant-vitre)

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« Où sont les belles dames,
les belles âmes,
où sont les cérébrés ? »


Stupéflip Vite, Stupéflip.

« Maman reprend des anti-anxiolytiques. Comme avant son burn-out. »
La télévision est un peu trop forte. Papa, épuisé, s’est avachi devant, à moitié-endormi, il regarde plus qu’il n’écoutes les visages de premiers de la classe du JT annoncer le nombre de morts de la journée. Tout de suite après retentit la voix off surfaite d’une pub pour les serviettes hygiéniques.
Je regarde mon frère. « Fais attention à elle s’il te plait. ». Il hausse des épaules, désolé. « Je m’emmerde tellement. » Il vient de me raconter encore un de ses entretiens d’embauches pourris. Bac +5, diplômé, il cherche du travail depuis un an. « Ils m’ont demandé, alors, comme ça vous vivez toujours chez papa-maman ? Je leur ai répondu, oui, j’ai de la chance d’avoir une famille sur qui compter. Ils se sont marrés. Après ils m’ont donné un crayon et m’ont dit de leur vendre. J’allais commencer, ils m’ont dit de sortir et de rentrer dans la pièce. Je l’ai fait. Ils m’ont fait recommencer, attendre devant la porte pour se foutre de moi. Je te jure. Je me suis demandé ce que je foutais là.»
Après ça il y en a eu 3 autres d’entretiens, menés par des cons du même acabit, pour toujours le même travail minable payé à peine plus qu’un smic. Un an qu’il s’emmerde dans notre petite ville de province, fume clope sur clope en cherchant un travail décent.
Ça me rappelle une anecdote. Une pote de lycée, voulait faire Histoire de l’Art, notre conseillère d’orientation lui as dit un truc du style, « Il y a très peu de débouché et vu votre bulletin il faudrait peut être penser à autre chose. Le milieu carcéral recrute beaucoup, ça vous intéresserai pas ? ».

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Je ne vais vraiment pas très bien, ces derniers temps. A vrai dire, je vais souvent pas très bien, un truc entre la nausée et la crise d’angoisse. Sans que je puisse trop l’expliquer. Ca vient, et puis après ça passe. Mais quand même, souvent ça revient. Et cette fois-ci je dois m’avouer que tout devient trop gros pour que je trouve encore des excuses. Je craque.

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Depuis combien de temps je laisse la radio et la télé me persuader que tout est vain, tout est en crise et que rien n’est plus possible. Depuis combien de temps je regarde les voitures bruler sans rien dire. Combien de gens je connais se laissent enfermer dans la confortable et ennuyeuse mollesse de leurs canapé.
Mais là je fais face au mur.
J’ai 20 ans et la rage de vivre, mais comment survivre à un avenir qu’on m’a garanti vraiment, vraiment très très merdique avant même que j’aie fini ma puberté ?
On m’a dit que la seule façon de s’en sortir, vivre de ce que j’aime, c’est de travailler, travailler, travailler. C’est ce que me répètent les profs, les parents. Je dois avoir les meilleures notes, pour aller aux meilleures écoles. Je dois battre les autres, dépasser mes scores, faire mes devoirs les recommencer, ne pas me laisser aller ou ne pas broncher aux commentaires désobligeants, parfois humiliants, parce que c’est bon pour moi, c’est pour que je progresse, ne pas prendre pitié des autres non plus, parce que ce sont des concurrents .me dépasser à chaque instant pour me garantir une vie de rêve.
Et une fois que j’aurais fait tout ça, je pourrais me battre pour ce que je veux. Je pourrais être pétée de thune et en donner à toutes les associations. Ma parole aura plus de poids car j’aurais la Réussite Sociale tant recherchée. Oui, bien sûr. « Rentre dans leur jeu, fais des compromis, ça paiera plus tard ». Mais à 40 ans, quand on me demandera encore de faire mes preuves pour garder mon emploi, je pense que je serais fatiguée. Que j’allumerai moi aussi la télé et m’avachirai devant en espérant que son bruit et ses couleurs étoufferont dans ma tête ce sentiment qu’en fait, la Réussite Sociale, c’est la carotte devant les naseaux du gentil mulet que je suis, une diversion sous la forme d’une idéale promesse pour ne pas que je m’aperçoive que non seulement je marche dans la merde mais qu’en plus j’y marcherais jusqu’à la fin.
Autre idée. Je laisse tomber la réussite sociale. Je veux suivre un mode de vie « alternatif ». Faire mes études au Québec ou en Australie comme semblerait, 50% des gens de mon âge. Partir faire le tour du monde, « découvrir de nouveaux horizons, apprendre des autres peuples. ». Tout plaquer faire pousser des légumes bio en Ardèche.
Mais bordel, tout me semble tellement cliché, tout me semble tellement convenu, tout me semble tellement VAIN. Parce qu’une fois que vous aurez vécu cet incroyable road trip vous allez en inonder votre mur Facebook, rendre vos amis défaits de jalousie, parce que une fois que vous aurez rénové votre grange ardéchoise, vous vous rendrez compte que l’agriculture vous y connaissez que dalle et qu’avec toute votre bon vouloir et votre morale, vous n’êtes qu’un bobo, acteur malgré vous de la gentrification.
Même pas la peine de penser aux punks à chiens ou aux babs qui revendiquent l’école de la vie dans la rue à deux pas de chez leurs parents. Non, laissez-moi rire.
Même les anticonformistes sont inclus dans ce système qui m’écoeure, la moindre vague de contre-culture est récupérée.
On s’est servi de Kerouac pour vendre des jeans, de mai 68 pour vendre du poulet de supermarché, du sida pour vendre des pulls, The Body Shop et Yves Rocher essaient de me convaincre qu’acheter du gloss waterproof va assurer un avenir radieux et juste à cet enfant indonésien édenté en photo sur la vitrine.
C’en est un faible exemple, mais je deviens cynique ces derniers temps.
Je monte le son dans mon casque et mes cuites sont de plus en plus fréquentes.

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Vous les vieux, vous avez eu Sartres, Beauvoir, Deleuze, Foucault. Autant d’intellos vénères, qui soulevaient les questions qui faisaient peur et n’avaient pas peur de répondre la vérité.
Moi, aujourd’hui, la radio et la télé me parlent de BHL, de Lévy, de Musso. Des écrivains ? Vraiment ? Jolie blague. Voilà des gens qui méditent profondément sur notre société, oui, oui, vraiment. C’est pour ça qu’on les vend en caisse à Monoprix, à coté des Kleenex et des chewing-gums.
Les prix Goncourt ? Des parisiens, des fils à papa désabusés, cyniques, qui ne font que nous souligner, que oui, effectivement notre système pue la merde. Ils le soulignent, le soulignent, le soulignent, à force d’histoires molles et désillusionnées, où rien ne se passe et tout finit toujours par faner. Des sentiments, du désir, de la volonté en faible quantité qui sont toujours un écueil face à la trivialité toute puissante de notre quotidien.
Alors voilà ce que c’est, en fait, avoir 20 ans en 2015, c’est les jeunes comme moi qui cherchent, malades comme des chiens, où est l’amour, où est l’existence, où sont les valeurs et à qui on n’offre que de pitoyables réponses.
C’est faire des études tout en sachant qu’on ne trouvera pas de travail.
C’est voir les hommes politiques, les puissants et leurs lobbyistes se torcher de nos revendications humanistes.
C’est écouter toute ton adolescence des adultes responsables et matures te répéter que ta vie sera pourrie, tes rêves brisés, tes enfants endettés alcooliques et obèses parce que c’est la Crise.
C’est grandir dans un monde où il semble que tous les idéaux ont été essayés et qu’aucun d’eux ne peut fonctionner.
Dans un monde où tout courant d’opposition est trop extrême pour l’approuver. Un monde contraint par la peur et l’économie à rester dans un juste milieu, à ne pas faire trop de remous.
Voter pour éviter que le FN passe mais certainement pas parce que l’on croit aux discours politiques.
Il faut creuser loin les médias, fouiller le net et les librairies indépendantes pour voir et lire des gens qui posent les questions justes et toujours rester critique.
L’art d’aujourd’hui ne produit que des artefacts ridicules, kitsch et qui se revendiquent en tant que tel. Ce qu’on appelle « art » aujourd’hui n’est plus qu’un objet de consommation à mi chemin entre une provocation bien convenue ayant pris des leçons du marketing et une mauvaise, très mauvaise digestion des textes intellectuels des derniers siècles, le tout dépouillé de toute considération sublime ou spirituelle.
Il y avait le street-art, le graf’, mais même ça ils en ont fait un gadget intello de galerie.
Les indignés, Occupy Wall Street, Anonymous. Même en eux je n’ai plus envie de faire confiance. Même eux me déçoivent et pourtant ils étaient tellement beaux au début. On a cru, on a espéré quelques mois et puis, les informations ont parlé d’autres choses et on les a oubliés. Pour la plupart d’entre nous, ces mouvements sont représentés par des babos pouilleux et niaisement idéalistes, le genre à laisser, par « grandeur d’âme » leurs appartements se faire envahir par des meutes entières de camés chelous.
La plupart de mes congénères se foutent de leur gueules. « Foutus hippies. ».
Tout m’indique que les combats de notre génération sont comme perdus d’avance. Qu’ils parlent beaucoup et se dégonflent très vite.
Absorbés par la machine média-marketing, qui finira par nous avoir nous aussi. Oh, le cliché, pas vrai ?
Mais c’est ça le problème. Je fais face à une porte ouverte et défoncée cent fois mais qu’on continue d’essayer de ne pas voir. On essaye de nuancer régler avec finesse un problème aussi visible et pesant qu’une putain d’enclume.
Comme essayer de faire passer un cancer en phase terminale avec de l’homéopathie et des pastilles Rescue.
J’ai fait une classe préparatoire. J’ai fréquenté des gens intelligents, « brillants » qui sont censés bâtir la culture de demain. Dommage. Je discute avec eux et je ne vois rien que bêtise et cynisme. Ils sont fatalistes d’avance, comme tous les autres, ils se pensent impuissants et pour se sentir mieux tournent en ridicule les autres, en citant Houellebecq et les derniers archis dont Ideat aura approuvé « le lifestyle ». Pour la plupart ce sont des premiers de la classe et le resteront toute leur vie. Des gens scolaires qui réussissent parce qu’ils régurgitent avec précision ce que les professeurs leur ont soigneusement mis dans leur bec. Des gens appliqués, bien-pensants qui réfléchissent assez rarement à ce qu’on leur apprend, ne remettent jamais en question ces institutions et cette autorité qui leur disent quoi faire et comment. Ils font de leur mieux pour cadrer avec l’image de jeunes premiers intellectuels.
Amusant leur rapport à la culture. Leurs références sont des faire-valoir quotidiens qu’ils assortissent avec leurs nouvelles chaussures. Lynch, Balzac ou Freud sont autant de seyants accessoires pour choper en soirée.
Putain de hipsters. Miettes sur le coin de table de la contre-culture. Le point final de la création. Les gens qui savent tout et ne font rien.
Je finis par penser que culturellement, ce que nous construisons aujourd’hui n’aura aucun impact sur les années à venir. Tout au plus, cela servira de contre-exemple.
Je ne vois pas de réponse à mes questions. Je ne vois pas d’espoir à placer sur mes peurs.
Dans ma tête, les systèmes craquent. Je crois en la philosophie, je crois en la vie, j’aime profondément mon prochain. Mais je ne sais plus quoi faire et penser.
Toutes les issues me semblent bouchées, tout semble contrôlé, tout semble vain car récupérable.
L’idée pour le moment est de continuer, infiltrer le système et proposer petit à petit des initiatives. Mais j’ai peur de ne pas tenir, encore.
Nous sommes la fin ratée de siècles de tentatives de mondes meilleurs, nous sommes l’issue bouchée de siècles de rébellion.
On peut se battre, pour nos libertés et les droits de l’Homme dévorées par les multinationales et leurs lobbyistes. On peut se battre pour l’écologie. Pour des idées comme le fait que la moitié du budget militaire de la planète peut anéantir durablement la faim dans le monde.
On peut s’engager pour une cause mais le problème est atrocement plus large et les englobe tous. C’est pour cela que nous nous sentons impuissants. C’est pour cela que ce que j’écris et si décousu et que j’ai tant de peine à rassembler les faits avec cohérence. C’est tout ce système qu’on regarde putréfier depuis l’enfance.
Et nous sommes plongés plus loin que le désespoir. Les désespérés se battent ou se tuent. Nous, le désespoir, on s’y promène. On y fait nos courses. On y vide nos cendriers. On s’y installe pour regarder des séries. C’est quelque chose d’admis.
Et pourtant, nous avons la technologie, nous avons les savoir-faire, des traditions ancestrales pour vivre sans polluer, ou aliéner. Mais tout cela demande un effort si gigantesque, traiter ces problèmes si complexes que nous ne savons pas par où commencer. Et on remet ça à plus tard. Si beaucoup d’entre nous refusent de se bouger, c’est parce qu’il est difficile de refuser cet ennuyeux et sécuritaire confort, même voué à la catastrophe, pour des alternatives encore à inventer. L’entreprise a l’air insurmontable, il faudrait combattre trop de clichés, combattre pour persuader les autres, combattre sur tous les fronts à la fois, sociologique, politique, environnemental, éthique.

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Aujourd’hui j’ai mal, aujourd’hui je me sens vraiment mal parce que j’implose d’hypocrisie et d’impuissance, parce que mes idéaux sont ridiculisés, parce qu’on s’en sert pour en faire des pubs, parce que je regarde les initiatives échouer les unes après les autres.
Les temps sont durs pour les idéaux.
J’ai toujours été une grande optimiste. Je crois que le monde est du coté des gens debout. Mais là, le problème est trop lourd à porter seule. Sous mon masque cynique, j’ai peur pour famille, pour mes amis, pour mon avenir, pour tout ces gens qui souffrent comme moi et bien pire que moi.
Mais pourtant je sais que je ne suis pas la seule.
Cet hiver on était dans la rue pour montrer que le peuple n’a pas peur, ne subira pas l’oppression par la violence.
Il y a les manifestations à Montréal des étudiants contre la corruption. Il y a eu ces manifestations pour sauver un parc à Istanbul qui se sont transformées en émeute contre l’abus d’autorité du gouvernement. Il y a la jeunesse qui a vécu le printemps arabe, qui s’est rebellée contre l’austérité à Athènes. Il y a une jeunesse qui grandit et où être homosexuel ou trans n’est plus un crime, où le féminisme est globalement un acquis.
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Alors j’attends que la vague se lève et m’emporte.

 

James Nettoyant-Vitre

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